Tendrille

Comment gérer les disputes entre frères et sœurs au quotidien

Le camion en plastique jaune change de main pour la troisième fois en quelques secondes, et le cri qui suit me fait lâcher mon clavier en pleine rédaction d'un mail professionnel. Je traverse le couloir sans savoir encore lequel des deux va pleurer le premier. Cinq ans de bagarres pour un jouet, et je me fais toujours avoir. Ces disputes entre frères et sœurs, je les ai longtemps gérées n'importe comment, avant de comprendre qu'aucune technique de gestion des conflits ne tient si je continue à jouer les arbitres à chaque fois. Ce qui a fini par tenir la route repose presque entièrement sur une version très artisanale de la discipline positive, pas celle des livres bien rangés mais celle qu'on bricole après une dizaine de crises ratées, avec l'espoir d'arriver un jour à une parentalité bienveillante qui survit à un mardi soir de pluie.

Le piège du parent-arbitre, avant la discipline positive

Pendant longtemps, mon réflexe a été de jouer les juges de tribunal familial : j'arrivais dans la pièce, je demandais qui avait commencé, j'écoutais deux versions qui ne concordaient jamais, et je tranchais. La plupart du temps, ça finissait par une confiscation du jouet ou un aller simple vers la chambre pour le « coupable ». Le problème, c'est qu'en réglant chaque bagarre à leur place, je ne faisais qu'entretenir une rancune tenace des deux côtés, et un sentiment d'injustice qui ne partait jamais vraiment.

Gestion des conflits entre frères et sœurs : gros plan sur deux enfants se disputant un camion en plastique jaune.

En intervenant systématiquement pour imposer un partage dans la seconde, je les empêchais surtout de développer leurs propres réflexes de négociation. C'est un peu comme faire l'opération de maths à la place de son enfant au lieu de le laisser chercher : le résultat est juste, mais rien n'a été appris. Ils ne cherchaient pas à vivre ensemble, ils cherchaient à gagner l'oreille du juge — moi.

Un voisin qui trouve le temps de caser du CrossFit deux matins par semaine avant que ses enfants ne se réveillent m'a lancé, un jour, entre deux portes : « Le jour où t'arrêteras de vouloir être arbitre, tu vas gagner un temps fou. » Sur le coup, ça m'a un peu vexé. Il n'avait pas tort.

Le vrai problème n'est pas de trouver qui a tort

Discipline positive et parentalité bienveillante : un père et ses deux enfants discutant calmement après une dispute sur un tapis.

Sortir de la posture du juge, ça veut dire arrêter de désigner un coupable et décrire ce qu'on voit, sans jugement : « Je vois deux enfants qui veulent le même camion en même temps, c'est difficile, non ? ». Dit comme ça, ça sonne presque trop simple, mais reconnaître la frustration sans hausser le ton change déjà l'ambiance de la pièce. J'avais creusé ce chantier plus en détail dans un billet sur les meilleurs outils de discipline positive pour calmer les crises, qui m'avait donné un premier cadre à l'époque.

La règle que j'ai fini par adopter tient en une phrase : je ne cherche plus qui a tort, je cherche comment on répare. Au début, les réponses tournaient autour de « qu'il me le donne » ou « c'est à moi », sans grande surprise. Avec de la répétition, des idées plus construites ont fini par sortir : un minuteur pour se partager le camion, un échange contre un autre jouet, ou carrément l'objet du délit mis « au repos » sur l'étagère le temps que tout le monde retrouve son calme. Cette approche tient sur plusieurs piliers, l'idée n'étant pas d'être laxiste, mais ferme sur le respect mutuel et souple sur la façon d'y arriver.

Ce qu'on appelle parfois l'éducation zen, c'est surtout ça au quotidien : moins de bruit de ma part, plus d'espace pour qu'ils trouvent leur propre solution.

Offrir un autre jouet n'a jamais réglé la dispute

Ma première parade, avant de trouver mieux, a été de sortir un jouet de secours pour détourner leur attention — un puzzle, une petite voiture, n'importe quoi qui traînait à portée de main. Ça marchait trente secondes, le temps que je retourne à mon mail. Ensuite, le camion jaune revenait au centre du salon et la bagarre reprenait, presque à l'identique, comme si rien ne s'était passé entre les deux rounds.

Ça m'a au moins servi à comprendre un truc : la distraction calme le bruit un instant, pas le fond du problème. Rester calme moi-même pendant que ça hurle autour de moi, c'est un chantier permanent, et je relis encore régulièrement mes propres notes sur comment arrêter de crier sur ses enfants après une semaine chargée au bureau. Si je hurle pour qu'ils arrêtent de hurler, le message part un peu dans tous les sens, non ?

Je me dis souvent qu'à l'âge où sont mes deux enfants, leur demander de se mettre vraiment à la place de l'autre en pleine dispute revient à leur demander une chose qu'ils ne savent pas encore faire. Je ne suis ni pédiatre ni chercheur en développement de l'enfant, juste un père qui observe depuis le canapé. Les bagarres du soir juste avant le coucher, c'est un autre sujet d'ailleurs — ça touche à la routine du soir, pas vraiment à la rivalité entre eux.

Repérer le changement au rayon céréales, semaine cinq

Vers la cinquième semaine à tenir cette ligne — décrire au lieu de juger, demander une solution avant de trancher — un aller-retour au centre commercial Bordeaux Lac m'a mis une claque agréable. Une caissière, en scannant mon chariot bien trop plein de céréales, m'a glissé, presque surprise, que mes deux enfants étaient sages comme des images pendant que je faisais la queue. Je n'ai rien répondu de très malin sur le moment, mais j'ai réalisé en sortant du parking que je venais de faire des courses complètes sans médiation d'urgence ni bras de fer devant le rayon des bonbons.

Ces bagarres entre frère et sœur, ça n'a d'ailleurs pas grand-chose à voir avec une crise de colère face à un adulte : la mécanique est différente, et ça change complètement la façon dont je réponds sur le moment. J'avais déjà raconté cette autre bataille, celle qui se joue plutôt en solo, en expliquant comment maîtriser une crise de colère au supermarché — deux terrains qui se ressemblent en apparence, mais qui ne se gèrent pas du tout pareil.

Tout n'est pas réglé pour autant. Une bagarre mémorable a éclaté pas plus tard que la semaine dernière pour une histoire de brosse à dents, et la fatigue du boulot n'aide jamais à garder son calme. Mais dans l'ensemble, le climat à la maison a changé de nature : on ne cherche plus le coupable en premier, on cherche la suite.

Une seule leçon à garder de tout ça

Un après-midi, alors que le ton montait encore une fois dans leur chambre pour ce fichu camion, je me suis approché de la porte, prêt à intervenir. Mon aîné a fini par lâcher : « Tu le prends cinq minutes, et après c'est mon tour, d'accord ? » Le petit a hésité, puis a accepté, un peu boudeur mais sincère. Je n'ai rien dit. J'ai juste refermé la porte tout doucement derrière moi, en retenant la poignée pour ne pas qu'elle claque, et je les ai laissés continuer sans moi.

Si je devais garder une seule chose de ces quelques semaines, ce serait celle-là : avant de foncer régler une bagarre à leur place, je vérifie d'abord s'il y a un vrai risque — quelqu'un qui va se faire mal — ou si c'est juste du bruit. S'il n'y a que du bruit, laisser filer quelques secondes de plus donne souvent une chance à une solution que je n'aurais jamais imposée moi-même.

Ce soir, si ça recommence à crier chez vous, la version courte à essayer ressemble à ça : attendre quelques secondes avant d'entrer dans la pièce, pour ne pas apporter sa propre tension en plus de la leur ; décrire ce qu'on voit sans juger, « je vois deux enfants en colère pour le même livre », un point c'est tout ; puis renvoyer la balle avec une question toute simple, leur demander comment faire pour que tout le monde soit content, et attendre, même si ça prend un moment. Quand un accord sort de tout ça, même minuscule, le souligner aide plus qu'on ne le pense — « vous avez réussi à vous mettre d'accord tout seuls, c'est énorme ».

Gérer les bagarres entre frère et sœur ressemble à un marathon plus qu'à un sprint, avec des jours où on gère ça comme un chef et d'autres où on finit par crier plus fort qu'eux. Et si les bagarres deviennent vraiment violentes ou reviennent sans arrêt, ce n'est pas à un article de blog de trancher la question — mieux vaut en parler à votre médecin de famille ou à un pédiatre, qui a un regard que je n'aurai jamais depuis mon canapé.

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